
Lors du deuxième séminaire Top management sur l'utilisation des technologies de l'information, animé par Michel Kalika et Alain Guède, les 10 et 11 avril dernier, vous avez pu mesurer combien il était important d’accompagner l’utilisation des nouvelles technologies de l’information par une évolution dans les pratiques managériales.
En réalité, le débat sur le véritable apport des technologies de l’information sur la productivité du travail – et celle de l’entreprise – a toujours préoccupé les observateurs qui s’intéressent à la mesure des performances. Un débat qui jusque là jusque là n’avait pas pu être alimenté par des données suffisamment objectives pour pouvoir tirer des conclusions qui vont au-delà de la simple conjecture.
Dans un article paru dans la prestigieuse revue McKinsey Quarterly, ses auteurs révèlent les résultats d’une enquête qui établit de façon exceptionnellement nette l’impact contrasté des technologies de l’information (TI) par rapport à celui de l’amélioration des pratiques managériales. Leur conclusion est claire : c’est l’amélioration du management qui a un impact significatif sur la productivité de l’entreprise ; les investissements dans les TI n’étant efficaces que s’ils sont couplés à l’amélioration du management.
Je vous propose ci-après la traduction en français que j’ai faite de cet article dont les conclusions constituent, à mes yeux, une avancée remarquable dans la connaissance des facteurs qui détermine la productivité.
Je vous en souhaite bonne lecture.
Smaïl Seghir
Quand les technologies de l’information élèvent la productivité
Les entreprises devraient d’abord améliorer leurs pratiques managériales avant de se focaliser sur la technologie.
Stephen J. Dorgan et John J. Dowdy
The McKinsey Quarterly, 2004 Number 4
Lorsque les stratèges européens se plaignent du gap de productivité avec l’Amérique du Nord, ils recommandent souvent d’investir massivement dans les technologies de l’information (TI). Comme si le fait d’augmenter la puissance des ordinateurs pouvait à lui seul résoudre la question.
En réalité, cette approche n’a pas eu d’impact significatif sur la productivité. Á l’inverse, certains économistes ont soutenu qu’un meilleur management – plus que la puissance des outils informatiques – était la véritable clé pour élever la productivité ; mais ils n’ont apporté aucune preuve de ce qu’ils avançaient(1). Aujourd’hui, toutefois, une étude menée sur 100 entreprises industrielles en France, Allemagne, Royaume Uni et aux États-Unis permet de démontrer que les dépenses de TI ont peu d’impact sur la productivité à moins qu’elles ne soient accompagnées par des pratiques managériales de tout premier ordre. En réalité, les entreprises peuvent élever leur productivité uniquement en améliorant la façon de gérer leurs opérations.
La recherche que nous avons menée, en partenariat avec la London School of Economics(2), a porté sur la période 1994-2002. Ses résultats permettent d’affirmer que des techniques managériales spécifiques ont un impact significatif sur la productivité ; et cela, quels que soient la taille de l’entreprise, son secteur d’activité ou ses performances passées. Nous avons pu montrer que la relation entre l’accroissement de productivité dans les entreprises et de meilleures pratiques managériales expliquaient les gaps entre les quatre pays ; et cela reste vrai pour l’ensemble des industries retenues dans l’étude(4).
Les bénéfices qui résultent d’un meilleur management sont impressionnants. Notre analyse a noté 100 entreprises choisies de façon aléatoire sur une échelle de 0 à 5 en mesurant l’efficacité avec laquelle elles utilisaient trois outils importants : le lean management (le fait de couper dans les coûts des process de production), le management des performances (la fixation d’objectifs de performance et la rémunération en fonction de l’atteinte des objectifs), le management des talents (comment attirer et développer les cadres à haut potentiel).
Nos résultats montrent que l’amélioration d’un point sur l’échelle se traduit par une augmentation de 25 % de la productivité globale de l’entreprise (qui inclut aussi bien la productivité du travail que la productivité du capital) Pour mettre les choses en perspective, cette élévation de productivité a un effet comparable à un accroissement en investissement en capital de 70 %, faire passer le nombre d’usines de 15 à 17, ou accroître le personnel de production de 25 %. De plus, cette amélioration est obtenue quel que soit le niveau d’efficacité initiale des entreprises ; ce qui revient à dire que mêmes les entreprises bien gérées peuvent obtenir les mêmes gains spectaculaires de productivité en engagent des efforts similaires.
Comme on peut l’imaginer, un tel gain de productivité se traduit de façon aussi impressionnante sur les performances financières des entreprises. Le même point d’amélioration sur notre échelle était corrélé avec un accroissement de 5 % sur le retour sur capital employé (ROCE) de l’entreprise.
Comme le ROCE moyen des entreprises sur la période des neuf années retenue dans l’étude a été de 12 %, les entreprises qui ont élevé d’un point leur score dans l’amélioration de leurs pratiques managériales ont accru leurs performances financières de 42 %(5).
Par comparaison avec ces résultats, quel est l’impact des investissements en TI ? Nous avons trouvé que le fait d’augmenter la puissance informatique se traduisait aussi par une élévation de la productivité – mais cet impact est modeste. Le quartile supérieur des entreprises, en termes de déploiement de ressources TI, a enregistré un gain de productivité d’à peine 4 % plus élevé, en moyenne, par rapport aux entreprises du quartile le plus bas. Ce qui représente juste un sixième du gain dû à l’amélioration des pratiques managériales. De plus, les entreprises qui investissent le plus en TI n’ont pas de meilleures performances financières. Cela peut sembler étrange, si on prend en compte le gain de productivité enregistré, mais l’explication réside dans le fait que les coûts élevés des investissements en TI contrebalancent le gain financier généré. Là aussi, les résultats de l’étude restaient valides quelles que soient la taille de l’entreprise, son implantation géographique ou l’activité industrielle concernée.
Bien sûr, les managers ne devraient pas s’arrêter d’acheter des ordinateurs. Au contraire, l’étude montre que les entreprises peuvent davantage bénéficier de la combinaison des investissements en TI avec la mise en œuvre de pratiques managériales efficaces. Pour les entreprises qui figurent dans le quartile inférieur des pratiques managériales, le déploiement de moyens TI plus puissants donne dans un gain de productivité d’à peine 2 %. Alors que les entreprises avec plus de puissance TI et des pratiques managériales améliorées atteignent un gain de productivité de 20 % (cf. schéma). Nos résultats montrent ainsi qu’un meilleur management pouvait à lui seul élever la productivité de façon significative ; et accroître en même temps l’impact des investissements en TI sur la productivité. Aussi les entreprises devraient-elles d’abord songer à améliorer leurs pratiques managériales et après seulement investir dans les TI.
Les auteurs
Stephen Dorgan est associate principal et John Dowdy est directeur au bureau McKinsey de Londres.
Notes
(1) Cf. Diana Farel, Heino Fassbinder, Thomas Kneip, Stephan Kriesel et Eric Labaye, “Reviving French and German productivity.” The McKinsey Quarterly, 2003 Number 1, pp. 45-55.
(2) Dr. Nick Bloom (research fellow) et Pr. John van Reenan (Director) du Centre for Economic Performance de la London School of Economics ont collaboré avec McKinsey dans la realisation de l’étude.
(3) La corrélation entre les pratiques managériales et la productivité de l’entreprise est statistiquement significative à 1 %.
(4) Stephen J. Dorgan et John Dowdy, “How good management raises productivity”, The McKinsey Quarterly, 2002 Number 4, pp. 14.6.
(5) Le ROCE moyen pour 2002, l’année la plus récente de l’étude, a été de 6 %, ce qui veut dire que le gain pour l’entreprise en termes de performances financières peut être aussi élevé que 85 %.
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