Pour qu’un projet de changement réussisse, il est nécessaire que tous les acteurs de l’entreprise – direction, encadrement, employés – partagent la volonté et les aptitudes au changement. Pour la plupart des entreprises, et singulièrement les plus grandes, c’est là un challenge formidable.
Jonathan D. Day et Michael Jung, dans un article paru dans la célèbre revue McKinsey Quarterly proposent une approche fondée sur leur propre expérience dans l’accompagnement des transformations dans les grandes entreprises. En particulier, l’approche suggérée part du principe que la transformation ne peut pas uniquement être envisagée en situation de crise. Au contraire, on peut adopter une démarche qui crée les conditions de ce qu’ils appellent la “transition d’identité” pour amener tous les acteurs à adhérer au changement.
Le programme Energizing Change est précisément destiné à vous préparer à conduire les transformations qui s’imposent dans vos entreprises. Aussi, j’ai pensé que la lecture de cet article pouvait être pour vous une excellente réflexion sur la problématique du changement dans votre entreprise ; et cela, dans ce qu’elle a de plus difficile : le changement des mentalités.
Pour ceux qui ne maîtrisent pas encore l’anglais, j’ai fait l’effort de tenter une traduction en français. Ceux qui veulent aller directement à l’original du texte en anglais trouveront les références dans l’article.
Smaïl Seghir
Transformer l’entreprise sans passer par une crise
On peut apprendre l’art de conduire des changements profonds dans l’entreprise. Le secret c’est d’aider chaque membre de l’entreprise à découvrir une nouvelle réalité.
Jonathan D. Day et Michael Jung
The McKinsey Quarterly, 2000 Number 4
Comme les individus, les entreprises changent continuellement, en réaction à l’évolution de leurs marchés et à l’arrivée et au départ de personnes clés dans leur organisation. Dans les grandes entreprises, ces changements sont plus ou moins insensibles. Mais parfois l’entreprise doit changer plus rapidement que l’évolution naturelle ; ce qui nécessite une rupture avec le passé, un rythme de changement accéléré – une transformation.
Les réussites de transformation d’entreprises comme leurs leaders – Lou Gerstner chez IBM, Ferdinand Piëch chez Audi, John Reed de Citibank – sont devenus des figures de légende dans le monde du business. Les entreprises transformées ont réussi à bâtir un niveau de compétitivité sans précédent, ont acquis une fierté dans tout ce qu’elles entreprennent et ont dégagé des revenus exceptionnels pour leurs actionnaires. Quel PDG ne voudrait pas atteindre de tels résultats ?
De façon surprenante, ce sont les leaders d’entreprise en crise qui sont les mieux placés pour réussir de vraies transformations. David Simon et John Browne ont pu transformer British Petroleum, alors l’une des entreprises anglaises parmi les plus faibles, en une entreprise parmi les plus performantes, précisément parce qu’elle était au bord de la ruine. On peut aussi citer le cas de Steve Jobs qui a sauvé Apple Computer de l’effondrement. Par contraste, la plupart des transformations engagées dans des contextes de non crise finissent par échouer : les attitudes et comportements des employés demeurent inchangés, les cibles ambitieuses qu’on s’est données reculent, et le programme de changement est finalement abandonné laissant l’entreprise dans une situation pire qu’elle ne l’était au départ. Surtout quand les choses marchent à peu près bien, les dirigeants sont plutôt réticents pour s’embarquer dans des projets de transformation. Ils savent bien que le manque d’action condamne l’entreprise au déclin progressif et à la catastrophe en bout de course ; mais, à juste titre, ils craignent le résultat incertain d’un processus de transformation.
Ainsi, le leader d’un projet de transformation fait-il face à un formidable challenge : rien moins que celui de créer une nouvelle réalité pour l’entreprise qui change les façons dont les employés, les clients et des actionnaires perçoivent l’entreprise et interagissent avec elle. Cette réalité future devra être non seulement plus séduisante que l’actuelle mais en même temps nécessaire, voire inévitable.
Les principes de la transformation
Est-ce qu’une entreprise peut se transformer sans passer par une crise ? Nous estimons que la réponse est Oui ; si, toutefois, les dirigeants comprennent ce qui fait que les individus et les groupes sont amenés à changer leur vision de la réalité. Les transformations réussies que nous avons pu observer remplissent toutes les quatre conditions qui sont décrites plus bas ; et dans chaque échec que nous avons rencontré, il manquait au moins une de ces quatre conditions.
1. Chacun est en même temps acteur et observateur
La transformation exige plus qu’un niveau superficiel de changement : les habitudes solidement enracinées devront être questionnées et parfois rejetées pour apprendre et en adopter de nouvelles. Mais il est difficile pour les gens d’avoir le recul et l’objectivité indispensable pour remettre en question leurs routines quotidiennes alors qu’ils sont complètement plongés dedans.
Ronald A. Heifetz, un expert en leadership à la Harvard Kennedy School of Government, fait observer à juste titre que les dirigeants et les participants dans un processus de transformation doivent combiner une activité intense sur la “scène” et une attention soutenue à partir du “balcon”(1) . Notre expérience nous a montré que les dirigeants engagés dans des processus de transformation ont tendance à rester sur la scène et à danser de plus en plus vite. Alors que la complexité émotionnelle et rationnelle du processus de transformation ne peut être maîtrisée que si les dirigeants ont suffisamment d’occasions pour observer et réfléchir sur ce qui se passe. Au bout du compte, toute personne impliquée dans un processus de transformation d’une entreprise doit pouvoir passer un moment au balcon.
Les partisans les plus acharnés du changement sont souvent naturellement amenés à se placer au balcon : conseillers de direction générale, nouveaux dirigeants recrutés de l’extérieur apportant un regard neuf sur l’entreprise. Mais, en l’absence d’une crise, adopter une telle position est difficile pour la plupart des dirigeants – la pression des événements au jour le jour fait qu’une observation détachée est un luxe rare pour eux. Et si ce détachement est difficile pour les dirigeants, il l’est encore plus pour les autres cadres et les employés. Cependant, sans cette vision à partir du balcon, les employés vont vivre la transformation comme quelque chose d’imposé par le haut ; et le projet courra à sa perte.
2. Chaque individu doit traverser un seuil de conviction…
La transformation d’une grande entreprise demande que des milliers d’employés adoptent une nouvelle vision de son futur, un futur qu’ils devront considérer comme essentiel. Avant que les employés n’arrivent à cette profonde conviction, trois choses devront être absolument claires pour eux.
Premièrement, le “pourquoi” du projet de transformation, de même que le “pourquoi maintenant” sont des questions auxquelles ils devront avoir des réponses claires ; ce qu’on attend de la réussite du changement comme les risques de rester sur place devront être également explicités. Deuxièmement, le futur de l’entreprise – la question “où allons-nous ?” – doit être suffisamment clair et enthousiasmant pour tout le monde. Troisièmement, chaque employé devra comprendre le bénéfice personnel qu’il tirera du projet : cela veut dire que les dirigeants devront pouvoir répondre à la question naturelle que tout employé peut se poser : « qu’est-ce que j’y gagne ? ». Pour pouvoir inspirer une conviction sincère, les buts et justification du projet de transformation doivent pouvoir soutenir les critiques de l’observateur le plus cynique ; et cela dès le démarrage.
3. … et d’expérience
Nous avons pu donner l’impression que les dirigeants peuvent créer une irrésistible nouvelle réalité simplement en rassemblant les arguments en sa faveur – avec ce passage par le balcon pour en suivre les progrès. Mais notre expérience des processus d’apprentissage personnel et de la transformation nous amène à penser que cette image est incomplète. Les êtres humains arrivent à maîtriser des activités complexes (chirurgie cardiaque, golf, cuisine) non pas en lisant sur ces sujets mais par la pratique. La transformation d’entreprise aussi exige que les employés aient une expérience directe, non abstraite des choses. Car les dirigeants ne peuvent pas transférer leur propre expérience à travers des discours, des documents ou des vidéos ; chaque individu devra pouvoir la récréer personnellement. Les dirigeants pourront, cependant, créer une “disposition à l’expérience” et, plus loin dans cet article, nous suggérerons plusieurs façons de la faire.
4. Le processus associe la redondance et le contrôle
Les erreurs et les surprises sont inévitables dans un processus de transformation. Les différents secteurs industriels ne restent pas stables, attendant que les entreprises se transforment. Souvent les projets de transformation révèlent des faiblesses que l’entreprise n’avait pas anticipées. Á moins que le processus de transformation n’ait été configuré pour tenir compte de ces surprises, il risque fort de s’arrêter à mi-parcours. Cet échec peut être fatal ; car une entreprise qui rate son programme de transformation avant qu’il ne soit achevé n’est pas prête à réessayer une deuxième fois.
Anticiper l’inattendu dans la formulation d’un programme de transformation et les ressources mobilisées peut écarter les risques d’échec. Des revues régulières et objectives du processus (en quelque sorte des rapports du balcon) peuvent aider les dirigeants à identifier les problèmes avant qu’ils ne deviennent aigus. Impliquer dans le programme plus de cadres dirigeants qu’il n’en faudrait à chaque étape peut aider à vaincre la résistance à la transformation par les départs. Lier la rémunération aux succès du programme de transformation les rend moins disposés à quitter l’entreprise lorsque les complications apparaissent. Lancer des initiatives parallèles en différents endroits de l’entreprise accroît la chance pour que les idées clés survivent. Enfin, organiser des rencontres où des gens venant de différentes business units, divisions ou régions pour comparer les progrès réalisés et les perspectives rend plus facile l’identification des problèmes et leur solution.
Histoires de transformations
Si ce sont là les conditions d’une transformation réussie, que doivent faire les dirigeants pour les créer ? Pour aider les individus à passer leur seuil de conviction, les dirigeants doivent fournir un “scénario” pour le drame qui va se jouer – une histoire qui montre pourquoi l’entreprise doit se transformer, vers où elle veut aller et comment elle compte y arriver. L’histoire doit être si convaincante et si flamboyante que tous voudront contribuer à la rendre vraie. Solidement charpentée, une telle histoire aidera les gens à renforcer leur conviction et commencer à vivre le “nouveau monde” avant même qu’il n’arrive.
Une transformation qui naît à la faveur d’une crise écrit sa propre histoire. Avant qu’une crise ne frappe, il est bien plus difficile de créer une histoire authentique expliquant pourquoi une entreprise doit se transformer. Toutefois, même si une transformation n’est pas générée par une crise, il est important de clarifier les choses et d’écrire l’histoire. En lui donnant cette incarnation formelle, on force la Direction Générale à assurer une cohérence du processus quelle que soit la personne qui conte l’histoire.
L’histoire de la transformation n’est ni un gadget d’écrivain, comme par exemple une “rétrospective du futur”, ni une anthologie des réflexions des sages de la Direction Générale. Ce n’est pas non plus une montagne de documents ou de présentations qui accompagnent souvent les programmes de transformation. Les histoires de transformation les plus efficaces sont souvent courtes et, de façon surprenante, certaines ne sont pas très raffinées. C’est pourquoi nous encourageons les managers à écrire eux-mêmes leur histoire de transformation plutôt que de confier cette tâche à des agences de communication. L’authenticité et le fait d’aller droit au but sont bien plus importants dans une histoire de transformation que de la prose bien tournée ou des schémas élégants.
Bien que chaque histoire puisse avoir une structure spécifique, dans notre vision une histoire de transformation doit comporter trois chapitres, correspondant aux trois questions clés de la transformation : “Pourquoi ?”, “Vers où ?” et “Comment ?”.
Chapitre 1 : Pourquoi l’entreprise a besoin de changer
La plupart du temps, l’histoire d’une transformation reconnaît les événements qui l’ont déclenchée : par exemple l’entreprise doit réagir parce que sa situation financière est critique ; ou la compétition s’est intensifiée ; ou bien la technologie a révolutionné le secteur industriel. Mais ce sont là souvent les symptômes de problèmes plus profonds. Si le processus de transformation doit s’attaquer à ces problèmes, on doit les inclure dans l’histoire, laquelle devra expliquer pourquoi et comment la situation financière est devenue si critique, la compétition a gagné en intensité ou la technologie à ignoré l’entreprise.
Il est difficile – et donc très rare - de faire preuve d’une telle honnêteté de façon si brutale. Parce que cela suppose poser des questions gênantes sur les décisions précédentes de l’entreprise et sur ses dirigeants actuels. Mais une compréhension partagée des causes de la situation prévalente est absolument essentielle pour la transformation. Mettre sur la table les vérités nues peut être déstabilisant pour certaines personnes, mais vouloir éviter ces vérités est le moyen le plus sûr de courir vers l’échec.
Chapitre 2 : Vers où se dirige l’entreprise ?
Le deuxième chapitre, qui fait appel à la créativité, décrit le futur souhaité pour l’entreprise en le rendant si convaincant qu’il paraît prêt à se réaliser. Beaucoup d’entreprises dérivent leur “destinée” à partir des succès d’autres entreprises et de faits connus : enquêtes, benchmarks, bonnes pratiques. Ces entreprises construisent leur futur pièce par pièce. Mais notre expérience nous amène à constater que les entreprises qui se contentent d’imiter ce que d’autres ont réussi, quelle que soit l’ampleur du succès obtenu, arrivent rarement à inspirer leurs employés.
Au contraire, l’entreprise a besoin d’une idée originale et supérieure pour un produit, un standard de qualité, une technologie ou pour un modèle de management. Ces idées varient d’une entreprise à une autre, mais dans tous les cas elles doivent être capables d’exprimer un niveau de compétitivité supérieure. Bine sûr, les entreprises peuvent apprendre beaucoup de leurs concurrents. Cependant, les idées qui nourrissent la transformation font toujours aller plus loin que ce les autres savent déjà.
Chapitre 3 : Comment l’entreprise pourra-t-elle atteindre son but ?
De façon pratique, comment une entreprise pourra utiliser le diagnostic du premier chapitre et la nouvelle idée du second pour se transformer ? Il y a beaucoup de détails techniques à expliciter concernant les tâches, les phases, le timing et les responsabilités. Bien que les détails soient importants, ils ne sont pas suffisants pour répondre à la question de savoir comment l’entreprise va atteindre son but. L’apprentissage transformationnel vient, en fait, de l’expérience personnelle. L’expérience des dirigeants, qui doit être ancrée dans l’histoire, devra être internalisée par chaque participant dans le processus. Chaque participant doit opérer une “transition d’identité”.
Bien que l’orchestration de milliers de ces transitions d’identité individuelles soit un énorme challenge, la réussir est un atout décisif pour rendre le processus auto-entretenu. Une fois que les individus commencent à vivre les premières réalités créées par l’histoire de transformation, ils seront davantage préparés pour compléter d’eux-mêmes ce qui reste à faire.
Rendre les choses concrètes
Réussir à faire passer ce seuil de l’expérience initiale à des milliers de personnes est sans doute la tâche la plus difficile qui incombe aux managers engagés dans un projet de transformation. Nous avons observé plusieurs cas où le top management a découvert les causes des problèmes actuels de l’entreprise et a pu développer une vision convaincante de son futur. Ces dirigeants ont réussi à intégrer cette expérience dans une puissante histoire de transformation et ont lutté de toutes leurs forces pour aider plusieurs milliers d’employés, partenaires, clients à découvrir par eux-mêmes la logique de la transformation. Après tout, les dirigeants d’une entreprise, comme nous l’avons déjà relevé, ne peuvent pas savoir ou vivre quelque chose en se mettant dans la peau des autres.
Dans cette situation, les dirigeants font face à une contradiction. D’un côté, la transition d’identité doit être hautement personnelle ; de l’autre, la transformation ne pourra réussir que si la transition est chorégraphiée de façon précise à partir du centre. En effet, le leadership central est essentiel pour toute transformation. Dans la plupart des entreprises, seules quelques personnes ont la vigueur, l’ambition et les idées pour développer et communiquer une histoire de transformation efficace. Seul un seul groupe fort au niveau central est capable de guider le processus à travers les risques et embûches rencontrés dans toute transformation. Seule une supervision centrale peut éviter le chaos. Par la suite, cependant, la transformation devra pouvoir avancer sans leadership central. Cela veut dire que les individus devront pouvoir prendre les décisions eux-mêmes.
L’approche la plus courante pour conduire un processus de transformation de grande ampleur implique une définition et un management au niveau du centre. Cette approche fonctionne parfois dans une situation de crise. Pour éviter la menace de fermeture d’une usine, ses travailleurs peuvent accepter des réductions drastiques de personnel. Pour sauver une entreprise d’une prise de contrôle hostile, les dirigeants peuvent être amenés à vendre des activités. Mais sans la présence d’une crise, ces méthodes peuvent jeter le trouble dans l’esprit des gens. Car la conviction partagée qui permet à une entreprise de faire face aux embûches et complications ne peut pas être imposée par le centre.
D’où l’émergence ces dernières années des tentatives d’utilisation du processus “en cascade” – dans lequel à chaque tour de discussions sur la transformation on implique de nouvelles personnes – pour persuader chaque niveau organisationnel de la nécessité du changement radical. Bien que cette approche arrive habituellement à persuader plus de personnes de la nécessité de l’histoire que ne font les méthodes prescriptives, elle contient des limitations pratiques ; et cela, principalement dans les grandes entreprises. Il n’est pas facile d’organiser des discussions avec 50 000 personnes. Á mesure que le processus en cascade poursuit son chemin à l’intérieur de l’emprise, le dialogue qu’il crée perd en spontanéité. Les managers aux niveaux inférieurs peuvent manquer de force de conviction à faire partager à leurs employés. Le management central pourrait les bypasser en utilisant des vidéos, mais alors le dialogue redevient prescription.
Existe-t-il un autre moyen de résoudre la difficulté ? Le management central ne peut pas transformer les individus, mais il peut faire beaucoup pour promouvoir leur prédisposition à accepter la transformation. Les dirigeants peuvent rappeler aux gens les événements passés pour les inciter à re-créer les moments glorieux du passé ou pour éviter les vieilles erreurs. Ils peuvent encourager les employés à visiter d’autres entreprises pour voir et sentir de nouvelles façons de travailler. Et en dessinant une image enthousiasmante du futur, ils pourront donner aux employés un avant goût d’un futur qui n’existe pas encore.
De nouvelles approches
Ce type d’actions créent une prédisposition pour s’engager dans le changement. Mais est-ce que les dirigeants doivent s’impliquer personnellement pour créer cette prédisposition ? Existent-ils d’autres moyens d’encourager un dialogue, une pensée et une action focalisés et disciplinés comme l’impose tout processus de transformation ? Quelques cas de réussites exceptionnelles semblent suggérer que ces moyens existent.
St. Luke’s. Prenons le cas de cette agence de publicité anglaise qui a connu un succès spectaculaire. Chacun de ses clients dispose d’une salle particulière dans le bâtiment de l’agence. Le design et la décoration de la salle sont réalisés conjointement par le client et par l’équipe de St. Luke’s(2) . La salle est remplie de matériaux qui expriment le savoir collectif du client, ses campagnes de publicité, ses produits, etc. Chaque salle d’un client est différente des autres. L’essence du savoir de l’agence est représenté, parfois sur les murs, parfois sous forme électronique et parfois même dans le mobilier et les couleurs. Dans chaque cas, la salle incorpore le travail conjoint du client et de l’équipe de l’agence de façon telle que tout un chacun peut voir et sentir personnellement l’identité de l’entreprise.
St. Luke’s garantit à ses clients un accès à ses bureaux 24 heures sur 24, sept jours sur sept s’ils acceptent de n’entrer que dans leur salle particulière. Cette salle personnalisée devient alors un endroit où les dirigeants et managers à tous les niveaux peuvent exprimer une nouvelle identité d’entreprise. Chacune de ces salles, donnant un accès concret à la réalité telle que dessinée par le client avec l’aide de l’agence, offre une occasion plus tangible et plus immédiate de se pénétrer de la nouvelle réalité de l’entreprise que ne le feraient des documents écrits ou des présentations visuelles.
Ford Motor
Dans le cadre d’un programme de transformation globale, Ford a mis au point aune approche novatrice pour promouvoir les transitions identitaires. Se basant sur l’histoire de la transformation rédigée par les dirigeants de la compagnie, tous les managers, suivant un processus défini en central, sont appelés à développer une interprétation individuelle de la tâche de transformation. Cette interprétation individuelle, que Ford appelle le “point de vue enseignable”, donne le contenu d’un workshop dans lequel le prochain groupe d’employés est encouragé à créer son propre point de vue enseignable(3) . En principe, ce processus suit un modèle en cascade, mais contient certaines prescriptions (incluant des instructions détaillées sur la façon de développer un point de vue enseignable) qui peuvent être utilisées pour aider à organiser les dialogues qui doivent rester authentiquement personnels.
Johnson & Johnson
En dépit de plusieurs années de succès continus, Johnson & Johnson, la grande compagnie de produits d’hygiène et de santé, s’est beaucoup soucié d’éviter le sort d’IBM dans les années 80 qui avait frôlé la déroute à partir d’une position quasi inattaquable. IBM avait apparemment la bonne stratégie “dans ses tiroirs”, mais personne n’avait posé les bonnes questions qui auraient pu inciter la compagnie à adopter cette stratégie.
Aussi, les dirigeants de J&J ont-ils mis au point un processus appelé FrameworkS qui assure que les bonnes questions sont posées(4). Le “S” en capitale dans le nom met en exergue l’importance de porter plusieurs points de vue dans les discussions de dirigeants – en incluant non seulement les points de vue des managers mais aussi ceux des clients, artistes, politiciens, etc. Dans un processus qui est en même temps ouvert et direct.
Dans un exercice type FrameworkS type, 10 à12 personnes sont invitées à être membres temporaires du Conseil de Direction de J&J qui compte 9 membres permanents. Le groupe élargi se réunit dans un endroit isolé pour un week-end complet pour traiter d’un problème particulier. Les membres temporaires du Conseil de Direction, issus la plupart du temps de l’encadrement intermédiaire de la compagnie, sont choisis en fonction de leur aptitude à apporter de la diversité dans les discussions. Dans aucune de ces rencontres on ne tient compte du rang des participants et aucune opinion n’a plus de valeur qu’une autre.
Par la suite, J&J crée des sous-comités et des task forces, chacun destiné à traiter une question particulière. En bout de course, des milliers d’employés se rangent derrière Ralph Larsen, le PDG de la compagnie, s’impliquant ainsi dans le processus de transformation et élargissant ainsi considérablement la vision de la Direction Générale sur ce qui doit être fait.
Dans les trois cas qu’on vient de décrire – et virtuellement dans chaque exercice réussi de transformation que nous avons observé dans les grandes entreprises – les employés, pris individuellement, ne forment pas une vision de la transformation uniquement par l’interaction avec le PDG. L’élément crucial c’est plutôt le fait de faire l’expérience personnelle de ce que nous avons été amenés à appeler des “objets catalytiques”, comme les salles personnalisées de St. Luke’s, le “point de vue structuré mais librement enseignable de Ford ou les conversations FrameworkS de J&J.
Les objets catalytiques sont des appelés “objets” uniquement pour dire qu’ils peuvent être décrits, déployés et observables. Ils ne sauraient être assimilés aux placards muraux ou aux tasses de café chers aux dessinateurs satiriques. Les objets catalytiques qu’on trouve dans différents programmes de transformation n’ont pas de ressemblance formelle, mais sont similaires dans leur fonction : ils aident chaque participant engagé dans un projet de transformation à développer une version personnelle de l’histoire.
Parce qu’un objet catalytique peut être observé et discuté, il aide à prendre du recul ce qui est essentiel dans les changements profonds. Les acteurs deviennent des observateurs. Ils peuvent se positionner par rapport au passé de l’entreprise et en fonction de sa vision future tout en participant au modelage de la vision. Les objets catalytiques servent à transférer le savoir et en même temps à rendre possible la re-création de l’expérience.
Finalement, les objets catalytiques créent un pont entre l’histoire de la transformation développée en central et chaque expérience individuelle vécue personnellement. Ils permettent ainsi de résoudre le problème de la transmission fidèle d’un message central clé à travers les méandres du dialogue en cascade. Ils autorisent le processus de transformation à accepter une forte dose de liberté tout en restant à l’intérieur des frontières tracées par la Direction Générale.
Nous commençons à peine à comprendre et à apprendre les meilleurs moyens de construire et de déployer les objets catalytiques, mais nous sommes chaque jour de plus en plus convaincus qu’ils constituent la clé du “leadership sans leadership” qui est essentiel dans la réussite des programmes de transformation.
Dans la quête pour l’accroissement du taux de réussite des programmes de transformation, nous sommes moins intéressés par les vocables (“histoire de la transformation”, “objets catalytiques”, etc.) que par leur fonction. Beaucoup de dirigeants qui sont passés maîtres dans la conduite des programmes de transformation utilisent ces approches de façon intuitive et implicite, sans recourir à une nomenclature formalisée.
La pièce qui se joue dans le programme de transformation de toute entreprise se déploie de différentes façons, et nous serions les dernières personnes à vouloir prescrire un script uniforme qui devrait être suivi à la lettre dans chaque cas. Nous sommes convaincus, cependant, que le succès dans tout programme de transformation est plus qu’une affaire de chance et qu’on peut apprendre l’art de le conduire. Dans un environnement de compétition turbulent, cet art peut apparaître comme la “compétence critique” la plus importante de toutes.
Á propos des auteurs
Jonathan Day est principal au bureau McKinsey de Londres, et Michael Jung est directeur du bureau de Vienne.
Notes
(1) Cf. Ronald A. Heifetz, Leadership Without Easy Anwers, Cambridge, Massachusetts: Belkamp Press, 1994.
(2) Cf. Andy Law, Open Minds, London: Orion Books, 1998, publié aux États-Unis sous le titre Creative Company, New York: John Wiley & Sons, 1999.
(3) Cf. Suzy Wetlaufer, “Driving change : An interview with Ford Motor Company’s Jacques Nasser”, Harvard Business Review, March-April 1999, pp. 76-90.
(4) Cf. Donald L. Laurie, The Real Work of Leaders, Cambridge, Massachusetts: Perseus Books, 2000.
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